[Pierre Puybasset]
Bon, alors, David, un mois quand même très spécial, beaucoup de mouvements ces derniers jours, beaucoup d'agitation, des marchés tirés par essentiellement les semi-conducteurs. Qu'est-ce que tu retiens de ce mois-ci ?
[David Kruk]
Plein de choses. Les marchés ont encore progressé, mais l'Europe a fait bien mieux que les Etats-Unis. Le fait d'avoir un accord de paix entre l'Iran et les États-Unis, même s'il est d'une fragilité absolue, a changé l’état d'esprit dans la façon dont il faut regarder le marché européen. Nous avons également assisté à un élargissement du mouvement haussier, avec de bonnes performances des segments qui étaient en retard, aidé notamment par un repli du baril de brut vers les 70 dollars.
[Pierre Puybasset]
L'Europe avait été très pénalisée par cette crise au Moyen-Orient, ça redonne un peu d'air, non ?
[David Kruk]
C'est exactement ça. Nous avons une corrélation forte entre l'Europe et le prix du pétrole, qui avait provoqué de sorties de capitaux pendant plusieurs mois. Les institutionnels étaient devenus très sous-pondérés sur l'Europe, comme l’a récemment encore montré l’étude de Merrill Lynch sur le positionnement des gestionnaires de fonds. Donc tout était en place pour qu’en cas d’accord de paix, l'Europe reprenne un petit peu de hauteur. Pour Barclays, cet accord réduit le risque de stagflation et clôture la période de sous-pondération sur les marchés européens.
Durant le reste du mois de juin, l’attention a été focalisée sur l'IPO de SpaceX, qui a provoqué une explosion des échanges durant les premiers jours de cotation. Ce qui m’intéressait davantage, c’était surtout de savoir si cette opération allait cannibaliser les autres flux et être contre-productive pour les marchés. Finalement, l’impact n’a pas été aussi important que prévu, notamment grâce aux rachats d’actions qui restent monstrueux. Les estimations tablent actuellement sur plus de 2.000 milliards de dollars en rachats d’actions et dividendes sur le marché américain en 2026, et donc le volume de titres qui sortent reste toujours supérieur au volume de titres qui entrent.
[Pierre Puybasset]
Et en Europe ?
[David Kruk]
Le mouvement est également de plus en plus probant de ce côté-ci de l’Atlantique, avec également une hausse de 100% pour les opérations de fusions / acquisitions depuis le début 2026.
Pour revenir sur le marché américain, il y a également entre 7.000 et 8.000 milliards de dollars encore parqués dans les fonds monétaires. Donc, en définitive, il y a encore énormément de liquidités disponibles, avec des flux qui continuent d’entrer massivement sur les actions américaines, soit 739 milliards de dollars durant le premier semestre qui sont entrés vers les fonds en actions américaines.
Les actions sont aujourd’hui considérées par beaucoup d’investisseurs américains comme la seule manière de s’enrichir, et sont privilégiées par rapport à l’immobilier ou l’obligataire. Cet effet de richesse crée à son tour de la croissance, estimée à 0,4% au niveau américain par Goldman Sahcs, ce alimente la consommation privée.
[Pierre Puybasset]
D'ailleurs, quand on compare effectivement la progression de la richesse moyenne des ménages américains et européens, l’Europe fait du surplace…
[David Kruk]
C'est pour ça que les investisseurs européens sont également en train de migrer vers le modèle américain, où les actions constituent le principal supplément aux mécanismes de retraite.
[Pierre Puybasset]
Pour passer sur le sujet des banques centrales, que pense-tu de l'augmentation du taux directeur de la BCE.
[David Kruk]
C’est une aberration. Une erreur de politique monétaire dans un contexte où la croissance en Europe est infime et l’inflation n’est pas spécialement élevée. Le mandat de la BCE met la priorité sur l’inflation, et la croissance ne vient en second à condition de l’inflation soit maîtrisée, mais j’espère vraiment qu’elle va s’arrêter à une révision haussière dans un contexte où le prix du pétrole est en train de se normaliser.
[Pierre Puybasset]
Et au niveau de la Fed, nous avons eu le premier meeting présidé par Kevin Warsh…
[David Kruk]
La surprise a été la tonalité très prudente qui en est ressortie, avec la moitié des membres du FOMC (Federal Open Market Committee ) qui souhaitent relever le taux directeur au moins une fois durant le reste de l’année. Ce n’est pas du tout les attentes que nous avions au début 2026. Kevin Warsh a clairement repositionné l’inflation comme l’élément central de la politique monétaire américaine pour les prochains mois, avec le mot ‘inflation’ qui est ressorti vingt fois durant son intervention contre seulement six fois le mot ‘emploi’. Le premier comité de l’ère Warsh a également été marqué par un tournant, avec une Fed qui va moins communiquer vers l’extérieur, ce qui pourrait augmenter la volatilité sur les marchés.
[Pierre Puybasset]
Est-ce que ça ne rassure pas les marchés finalement que la Fédérale Réserve semble un peu plus indépendante ?
[David Kruk]
Je ne reste pas convaincu par la posture de Kevin Warsh. A court terme, il ne peut clairement pas descendre le taux directeur vu l’orientation de l’inflation, et il a donné une tonalité d'indépendance qui me paraît plus une mise en scène de théâtre. Sur l'année 2027, je pense que nous reviendrons vers une baisse des taux avec un emploi américain qui commencera à s'éroder. Il faut aussi constater qu’il y a une divergence très importante dans les attentes des stratégistes américains, avec une fourchette de 0 à 3 hausses du taux directeur attendues pour 2026. C’est une preuve que le positionnement de Kevin Warsh laisse encore beaucoup de questions.
D’ailleurs, sur les 100 dernières années, l’indice S&P500 s’est systématiquement replié durant les trois mois suivant la nomination d’un nouveau président de la Fed.
[Pierre Puybasset]
La perspective d’une politique monétaire plus restrictive, ça te rend négatif pour l'avenir ?
[David Kruk]
Moi, ça m'inquiète qu'il n'y ait pas de mauvaises nouvelles qui permettent aux marchés de respirer et de repartir sur des bases plus saines. Durant le mois de juin, les nouvelles ont été très favorables avec la perspective d’une sortie du conflit, hormis la perspective d’une politique monétaire plus restrictive durant les prochains mois. Si la Fed se montre finalement un peu plus accommodante, je pense que les actions américaines réagiront positivement à une sortie de crise.
[Pierre Puybasset]
Quels seraient les autres points négatifs que tu peux voir actuellement sur les marchés ?
[David Kruk]
La Chine, probablement. Premièrement, les investisseurs étrangers ont besoin d'argent pour financer leurs expositions sur la Corée (Samsung, Hynix) et ont davantage vendu les actions chinoises. Deuxièmement, nous avons eu des chiffres de vente de détails qui sont ressortis au plus bas depuis le Covid. Troisièmement, les alertes sur résultats des groupes automobiles ont explicitement cité la Chine comme étant la zone problématique. Et enfin quatrièmement, les données sur le remboursement des dettes semblent montrer qu’il y a des défauts en forte progression par rapport à 2025, avec des banques qui sont en train de devenir extrêmement prudentes.
[Pierre Puybasset]
Et la concentration des marchés ?
[David Kruk]
Le poids de la technologie est à 39% de l’indice S&P500. Lors de la bulle des dot.com de la fin des années 90, la technologie représentait 41% de l’indice S&P500. Lors de la bulle immobilière japonaise des années 80, les actions nippones représentaient 44% du MSCI World. Nous restons donc sur des niveaux de concentration susceptibles de faire peur.
Dans le fond, je trouve le comportement des marchés plutôt rassurant, et il ne me semble qu’il y ait actuellement une exubérance irrationnelle sur les marchés, avec des résultats qui sont exceptionnels pour certaines valeurs comme Sandisk ou Micron. J'aime l'euphorie, mais pas l'hystérie. Les fondamentaux sont toujours solides, notamment sur l'IA et sur les semi-conducteurs, avec des faiblesses qui sont systématiquement rachetées.
Les courtiers américains tablent actuellement sur une poursuite de l’élargissement de la performance vers d’autres secteurs et d’autres zones géographiques dans un scénario de fin de conflit au Moyen-Orient. Ils estiment qu’il faut aujourd’hui clôturer la sous-pondération européenne. Beaucoup remettent aujourd’hui en avant le secteur de la consommation, et notamment le secteur du luxe. Le secteur financier continue également d’intéresser les grands courtiers.
[Pierre Puybasset]
Racheter l'Europe, ça ne veut pas dire racheter les mid-caps où les valorisations sont très décotées en dépit d’un début 2026 qui avait été relativement correct ?
[David Kruk]
Aux Etats-Unis, en tout cas, l’indice Russell 2000 des small and mid américaines réalise un carton avec une progression de 20% durant le premier semestre grâce à la résilience de la croissance domestique. Et au niveau européen, nous voyons également des flux financiers qui sont en train d’arriver sur ce secteur du marché.
[Pierre Puybasset]
Je pense que tout le monde est à la recherche de diversification, et tous les allocateurs d'actifs savent très bien qu’ils ne peuvent pas être positionnés sur un seul facteur. L'Europe reste très intéressante dans cette optique avec une prime de risque qui reste très attractive, et avec une exposition sur la technologie qui reste anecdotique par rapport au poids qu’elle pouvait avoir lors de la crise de 2000 avec des groupes comme Nokia, Ericsson ou Alcatel. Il serait donc envisageable d’avoir une correction aux Etats-Unis sans avoir une correction européenne.
Et maintenant David, le moment le plus attendu de ce podcast. Quel est ton sentiment avant d’aborder les deux mois d’été ?
[David Kruk]
Je suis convaincu que nous allons avoir un été tranquille. Le catalyseur va une nouvelle fois être les résultats des entreprises américains, qui vont poursuivre sur leur lancée du premier trimestre. Même si les programmes de rachat d’actions vont s’arrêter au début juillet, je pense que personne ne se positionnera à la baisse en amont de cette période de résultats. En outre, la volatilité a tendance à baisser systématiquement durant les mois d’été, ce qui présage de marchés qui vont poursuivre leur progression en juillet en en août. Avant éventuellement un rappel à l’ordre à l’occasion de la réunion des banquiers centraux qui se tiendra à Jackson Hole à la fin août.
[Pierre Puybasset]
Merci à toutes et à tous. Passez des belles semaines. Profitez bien de la chaleur.
Ajouter un commentaire
Commentaires